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Dynamiques des campagnes et adaptations aux enjeux contemporains




(coord.) Christine Margetic, Dulce Pimentel et Nicolas Rouget - 2021

Dans le cadre des Journées 2019 de la Commission de géographie rurale du Comité national français de géographie, un colloque international a été organisé à Lisbonne (Portugal), à l’initiative d’Ana Firmino et de Dulce Pimentel. Le décès brutal d’Ana quelques mois plus tard nous a profondément touchés. Nous avons continué à construire ce numéro en pensant à elle.

Le colloque portait sur la thématique – volontairement large – des Dynamiques des campagnes et adaptation aux enjeux environnementaux, socio-économiques et territoriaux contemporains (Nords et Suds). Il visait à questionner deux termes qui entrent en résonnance de manière particulière depuis mars 2020 : la campagne d’une part, les enjeux (environnementaux, socio-économiques et territoriaux) contemporains afférents d’autre part, dans des contextes – spatiaux, sociaux – où peuvent se télescoper des logiques relevant de différents niveaux géographiques. De manière générale, ces campagnes peuvent en effet être perçues à la fois comme des lieux idylliques (Mathieu, 1996) ou innovants et en même temps répulsifs, léthargiques, d’accès difficile, éventuellement exposés à des risques sanitaires (Flanquart et al., 2016) et habités par des personnes pauvres, âgées, sans formation académique et plutôt conservatrices (Beteille, Montagné-Villette, 1986 ; Bertrand, 2014). Ouvrir aux Nords et aux Suds interpelle d’autant plus que les espaces ruraux sont de plus en plus convoités (Poulot, 2012), selon des modalités qui obligent à intégrer tant le temps court que le temps long pour cerner dysfonctionnements ou processus clivants (Charlery de la Masselière, 2014). Ainsi, souvent de manière différente dans ces deux ensembles, elles ont subi des transformations importantes de longue date. Pour ne cibler que le domaine agricole et l’Europe, les campagnes du blé dans les années 1920/1930, la (dé)collectivisation des structures foncières (Maurel, 2021), la succession des Politiques Agricoles Communes ou le land grabbing plus récemment, bouleversent les espaces ruraux tant du point de vue environnemental et social qu’économique. Et les mutations qui en résultent varient des campagnes productives aux campagnes en déclin agricole, en même temps que l’on assiste à de nouvelles trajectoires et que de nouveaux acteurs émergent (Rouget, 2016). Il s’agit alors de repenser ces campagnes (Poulot, Rouyrès, 2007) qui mettent souvent en valeur des produits sous signe de qualité, parfois l’agriculture biologique (Firmino, 2004), même si les stratégies de marketing territorial détournent souvent l’image du terroir (Margetic, 2017). Dans les pays des Suds, en Afrique notamment, certains auteurs posent aussi la question de la fin des paysans (Mendras, 1970) et de l’agriculture familiale (Haubert, 1999), alors que cette dernière persiste par le biais d’une économie rurale extravertie, subordonnée à des acteurs extérieurs qui établissent des liens de dépendance et une relation dissymétrique tant pour les cultures d’exportation que pour celles destinées au marché national (Racaud, 2016). Néanmoins, dans ce contexte aussi, s’affirme un cadre inédit de flux issus d’une agriculture vivrière marchande ou de proximité pour répondre à une demande urbaine qui explose partout. L’affirmation de circuits courts démontre la capacité de résilience des agriculteurs soumis à une concurrence accrue à plusieurs échelles géographiques.

En parallèle, la détérioration de la vie dans les villes et un changement de valeurs dans la société (Mathieu, 2017) confortent l’attractivité des campagnes. Leur essor vient en particulier de gens en quête de sens dans leurs vies, comme des retraités ou ces jeunes couples habitant en ville, aux revenus moyens et ayant des enfants, dont 27 % d’entre eux manifestaient l’intention de s’installer dans une petite commune en France selon une enquête de 2001 (Perrier-Cornet, 2002), ce mouvement s’étant amplifié récemment, notamment avec la crise du covid. De manière générale, sous leur impulsion, se diffusent de nouvelles démarches, comme la permaculture (Firmino, 2009) ou l’habitat en communautés alternatives. Dans les campagnes des Suds, l’impulsion vient des moyens techniques (transport, TIC) (Charlery de la Masselière, 2014) et d’un mouvement d’urbanisation continue initié par des acteurs extérieurs au territoire. Certains auteurs parlent de « pluriactivité multispatiale » (Lesourd, 1997) pour des ruraux qui intègrent les ressources de la ville et celles de la campagne dans leur système d’activité. En définitive, tant au Nord qu’au Sud, les trajectoires récentes de circulation, de multi-localisation et de dispersion familiale impriment des ancrages et des territorialités dans plusieurs lieux, y compris parfois à l’échelle internationale. Elles traduisent de nouveaux modes d’existence, voire de nouveaux territoires de référence (Charlery de la Masselière, 2013).

L’appel à la décroissance (Latouche, 2011 ; Duverger, 2011) pourrait aussi contribuer à une revalorisation de campagnes vues comme des espaces d’innovation, donnant lieu à de nouvelles ruralités (Rouget, Margetic, 2019). Il s’agit alors de les repenser, y compris dans leurs diversités, selon le prisme d’une multifonctionnalité renouvelée, d’une réactualisation et redéfinition des interdépendances avec la ville, mais aussi relativement à des enjeux globaux prégnants (réchauffement climatique, sécurité alimentaire, développement et modes d’intégration, inégalités et marginalités).

5Les textes réunis pour ce numéro viennent en continuité du colloque de Lisbonne après diffusion d’un appel à textes en mars 2020. Sont alors identifiées au moins trois fonctions aux campagnes, plus ou moins imbriquées et interdépendantes selon les lieux, relatives notamment aux ressources productives, aux espaces résidentiels et récréatifs et à la Nature qui, au XXIe siècle, constitue un enjeu particulièrement fort face aux menaces évoquées. Dans la préface de Perrier-Cornet (2002), Frémont parle d’une « nature objective, comme ensemble de ressources, de cycles de vie, de fonctions » qui serait « agricole, un peu, citadine et paysagère certainement, politique et européenne à coup sûr, pleine de risque, préservée et menacée, sans cesse enrichie et altérée… ». Les approches retenues par les auteurs ciblent chacune de ces trois fonctions selon des intensités et des priorités variables, dans une diversité de milieux (gradient ville-campagne) et de terrains (du Mexique au Cambodge, du Maghreb à l’Afrique intertropicale, de l’Europe à la France surtout).

Appuyés par des travaux de terrain, les 17 articles du dossier questionnent concepts et méthodes en réinterrogeant des thématiques classiques, comme l’agriculture ou les jeux d’acteurs dans un contexte de refondation des enjeux (locaux/globaux).


(coord.) Christine Margetic, Dulce Pimentel et Nicolas Rouget 

Revue Belge de Géographie